Pourquoi les noirs ne savent-ils pas nager ?

15 janvier 2015

Non classé

Je me souviens être allé un été il y a longtemps déjà, à la mer pour la toute première fois de mon existence, j’avais déjà vu la mer, mais je ne l’avais vu que de très loin, jamais je n’osais m’en approcher.Cette fois-là, je ne pouvais y échapper, c’était un bel été, ensoleillé, la plage de sable blanc était belle, propre, c’était une plage privée, les parasols étaient tous de la même couleur, bleus et blancs, les cabines étaient alignées les unes à côté des autres, une plage familiale, les gens ici semblaient tous se connaître, une plage calme, ce qui dénotait clairement avec celle d’à côté qui elle, était beaucoup plus bruyante, bigarrée.J’étais le seul noir sur cette plage de méditerranée, en tout cas je n’en avais pas vu d’autres que moi, cela ne me dérangeait guère.

J’étais alors invité par les personnes avec qui j’étais à piquer une tête, la température de l’eau était agréable, je m’approchais sans crainte du bord de l’eau,  un pied puis un autre, en moins de temps qu’il n’en fallait, j’étais totalement immergé, du moins jusqu’à la poitrine, j’avais encore pieds, je me disais que tant que j’avais pieds, tout irait pour le mieux, et puis, il n’est pas question de jouer les Phelps hein.Un ami se met à nager vers moi et  me demande de faire une course contre lui, évidemment, je  refuse de le faire, prétextant une légère fatigue, il insiste, me dit qu’on est là pour s’amuser, je tiens ferme.Il insiste et finit par me proposer autre chose, du kayak de mer, face à son insistance, je cède.

On sort de l’eau puis on se dirige tous les deux vers la plage, on s’installe dans un kayak, armés de pagaies, nous voilà lancés dans une promenade sur cette immensité, j’étais pétrifié, mais je ne  le montrais pas, je n’avais jamais pratiqué le kayak de ma vie, j’aurais dû refusé, mais je n’osais pas avouer l’inavouable, je ne savais pas nager, il se serait moqué de moi, et ça, il n ‘en était pas question, j’avais la trentaine, j’étais un grand gaillard au physique plutôt avenant, il était donc hors de question de me ridiculiser.Je restais calme, nos coups de pagaies étaient synchronisés, et puis je me disais que s’il m’arrivait de tomber à l’eau, mon camarade savait nager lui, il me sauverait de la noyade.Nous nous éloignions de plus en plus de la plage, jusqu’à se retrouver en plein milieu de la mer, et là,il décidait de sauter à l’eau, pour une baignade, faisant au passage tanguer la petite embarcation, j’avais peur de tomber à l’eau, mais par chance, le kayak était resté à l’endroit. J’étais donc seul à bord, le temps de la baignade de mon camarade.Une dizaine de minutes plus tard, le voilà qui tente de remonter sur l’embarcation, il me tend sa main pour l’aider à s’installer dans le kayak, l’espace de quelques secondes j’ai hésité, mais j’ai fini par la lui donner, l’embarcation tangue à nouveau et manque de me faire tomber à l’eau, je suis pétrifié, je ne le montre toujours pas, mes jambes me font mal, j’ai des crampes, je serre les dents.

Nous pagayons ensemble jusqu’à la plage, le trajet au retour me semble être une éternité.Lorsqu’on arrive enfin à la plage, je m’empresse rapidement de sortir du kayak, je m’allonge sur la plage, j’essaie de tendre mes jambes comme je peux, je me tord de douleur.Mais le pire c’est que j’ai eu très peur, très peur de me noyer, parce que je ne sais pas nager, personne ne m’a jamais appris à le faire.Cette histoire est sûrement déjà arrivée à l’un d’entre vous, si comme moi, vous n’avez jamais appris à nager.

Au-delà de ne pas savoir nager, c’est le rapport de l’eau avec les africains, j’entends par l’eau, les océans, les mers, les fleuves, les lacs, les rivières  pas celle qui coule des robinets.Nous entretenons avec l’eau un rapport quasi mystique, du moins pour les africains.Alors même que de nombreux pays d’Afrique ont accès à l’océan atlantique notamment, nous n’allons pas beaucoup à la plage, et lorsqu’on s’y rend, tout au plus nous gambadons, à part peut-être les pêcheurs qui se sont appropriés la mer, tous les autres n’y vont jamais.Je n’ai jamais eu des cours de natation, d’ailleurs,je me demande s’il existe des fédérations de natation dans ces pays, les piscines, souvent situées dans les hôtels sont réservées aux seuls occidentaux, les autochtones n’y ont pas accès, sauf lorsque  vous faites partie de la classe des gens aisés.

D’où je viens, le fleuve et toutes les autres étendues d’eau sont  des endroits mystiques, j’ai grandi avec cette idée qu’il en sortait des mamiwatas, ces femmes de l’eau, des sirènes, qui sortaient de l’eau pour venir chercher les hommes pour les emmener au fond, on en avait tous peur, personne ne  s’en approchait, à part peut-être les garçons les plus courageux, qui eux osaient braver l’interdit. Aussi à chaque fois que les parents apprenaient  que nous revenions du fleuve par exemple, même si bon nombre d’entre nous ne s’y baignait pas, on se faisait violemment réprimander.Les parents nous expliquaient qu’il ne fallait surtout pas s’approcher de l’eau, ils nous disaient aussi que les esprits des morts noyés rodaient autour de l’eau, qu’ils hantaient ces lieux, et donc qu’il ne  fallait surtout pas s’en approcher, il y avait aussi, disaient-ils, des personnes qui s’adonnaient à  des pratiques mystiques, des sorciers, il y avait même des revenants, on en avait peur.À part les enfants nés dans des villages bordés d’eau , rares sont les sont les enfant des villes qui avaient appris à nager.Devenu adulte depuis, cette situation n’a pourtant pas changé, je n’ai jamais osé prendre des cours de natation, non pas par peur de l’eau, mais plus par peur du ridicule, je serais donc dans le même bassin que des aspirants nageurs qui auraient le même âge que mes enfants, il en était hors de question.

Mais maintenant que je suis devenu père, je me dis qu’il serait utile que j’apprenne à nager, pour mes enfants au moins, je pourrais les  sauver de la noyade, je suis leur père, c’est mon rôle de les protéger, s’il advenait que cette situation se présente  et que je ne puisse pas être en mesure, en capacité d’agir, je ne me le pardonnerais pas.C’est ce que je me dis tout le  temps, même si à ce jour je n’ai entrepris aucune démarche dans ce sens.J’ai la trentaine passée, je suis noir, et je ne sais pas nager.C’est grave docteur ?

Je ne sais pas s’il y a réellement des sirènes dans les océans,dans les  fleuves ou dans toutes les autres étendues d’eau, je n’en ai jamais vus, mais à force d’avoir entendu mes parents le dire durant toute ma petite enfance, une partie de moi a fini par y croire, un peu, je suis bantou, on a des traditions, il faut donc les respecter.Les voyages en bateau me font extrêmement  peur, je n’irais peut-être jamais en croisière.J’aime la mer, je marche vers elle, je m’immerge tant que je ne perds pas pieds, j’ai très peur de me noyer,curieusement, je n’ai jamais vraiment osé me baigner dans l’océan atlantique qui ne se trouve pourtant pas très loin de chez mon père, dans le Kouilou, j’y suis en moins de dix minutes à pieds.

C’est une plage sauvage, presque sale, des sacs et des bouteilles en plastique jonchent le sable couleur jaunâtre, quelques carcasses de poissons se mêlent aux coquillages, ça sent le poisson,  la mer y est violente, ici elle n’est pas bleue, elle est déserte,  les seules personnes qu’on y trouve, ce sont les pêcheurs, ils pratiquent une pêche au filet, leur pêche est maigre, il n’ y a plus  beaucoup de poisson ici, ils vont de plus en plus loin pour trouver du poisson. Il s’y organise un petit marché informel, des marchandes de poisson viennent acheter directement leur poisson auprès des pêcheurs, il y a des badauds qui assistent au spectacle, et qui de temps à autre, ramassent du menu fretin, des produits de la pêche dont les pêcheurs ne veulent pas, et parfois on peut aussi croiser un ou deux joggeurs, dont moi, j’adore courir sur la plage, cette immensité me fait peur autant qu’elle m’attire, mais à chaque fois que j’ai été tenté, je me suis souvenu  des mots de mes parents.Cette océan-là m’intrigue, jamais je ne m’y baigne, je ne m’en approche pas beaucoup, à peine peut-être  les pieds, c’est tout.

Je me souviens avoir une fois bravé cet interdit, nous y étions pour les vacances avec mes enfants, il faisait très beau et surtout très chaud, j’ai donc proposé à mes enfants ainsi qu’à mes frères d’aller à la plage.Les vagues étaient grandes, presque menaçantes, mais cela amusait beaucoup les enfants, et puis il y eut un moment de grande frayeur.Pendant que mes enfants et moi  courrions tout le long de la plage, une très grande vague  s’était abattue sur nous tous, et lorsque celle-ci se retirait, elle avait traîné sur quelques mètres ma fille, j’ai dû courir les pieds dans l’eau pour la rattraper.On ne s’amusait plus, j’étais paniqué, mais je ne le montrais pas.On se dépêcha de rentrer à la maison.Ma fille avait raconté la mésaventure à mon père, qui, malgré mes trente et quelques années n’avait pas hésité à me rappeler à l’ordre, comme lorsque j’étais petit.On ne joue pas avec l’océan, en tout cas ici. Alors même que sur des plages de méditerranée, mes enfants prenons beaucoup de plaisir à nous baigner, là-bas, les choses ne se passent pas normalement, il faut croire qu’ici les Mamiwatas ne sont pas présentes, ces créatures de l’eau qui hantent les esprits des hommes  et les traînent dans les fonds.Ces croyances anciennes ont la vie dure, elles font partie intégrante des mœurs en Afrique, du moins celle située au sud du Sahara, c’est peut-être pour cela  qu’il n’y a que très peu de nageurs noirs au plus haut niveau, ici en Afrique subsaharienne, mais aussi en Amérique du Nord, aux Etats-Unis, notamment où la lecture d’un ouvrage tiré d’un fait divers m’a fait prendre conscience d’une réalité typiquement américaine,cet ouvrage intitulé Les faibles et les forts, de Judith Perignon,c’est un fait divers survenu le 2 Août 2010, à Shreveport, en Louisiane, six enfants noirs périssent noyés à la suite d’une baignade dans le Red River, un fleuve qui se jette dans le Mississippi . Les médias s’interrogent : Pourquoi 60% des jeunes afro-américains ne savent pas nager ?
L’auteur  évoque  ce fait divers et nous fait revivre la dernière journée d’une famille en proie à des drames sociaux mais nous plonge aussi dans l’histoire des Etats-Unis dans ce qu’elle a de plus sombre, cette époque où les noirs n’ont eu accès aux piscines publiques que dans les années cinquante et soixante. Ainsi donc pendant toute la première moitié du XXème siècle, les noirs des Etats-Unis n’ont pas eu accès à des piscines publiques, leur ôtant toute capacité ou possibilité de nager, ces six gamins morts de noyade auraient pu être sauvés si les grand-parents présents lors de ce tragique événement avaient eu accès aux piscines publiques et donc apprendre à nager.Que ce soit quelque part en Afrique subsaharienne ou ailleurs aux Etats-Unis, décidément le rapport qu’entretiennent les noirs avec l’eau est assez trouble,  pour des raisons obscures liées à des croyances anciennes, de nombreux noirs d’Afrique subsaharienne ne s’aventurent que très rarement dans les océans, les fleuves et autres étendues d’eau, d’autres pour des raisons sociales ou encore discrimination  de nombreuses années durant en raison d’une pigmentation beaucoup trop prononcée.

Je suis noir, la trentaine, je ne sais pas toujours pas nager, est-ce grave docteur?

Allez à bientôt, pour de nouvelles lectures.

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